Paysagiste sonore

Parmi les producteurs sudistes qui dotent notre littoral sonore de reliefs rock, électronique et pop de haut niveau (Nasser, FK Club, Kid Francescoli, Dondolo, Young Michelin, Oh Tiger Mountain et j’en oublie), on s’arrête un instant sur MARKOVO. L’homme, Bernard Audibert Mercurin, qui se mue en trio en version live, vient de sortir « Uncle U Supa Trick », single signé sur le label Division Aléatoire. La première escale d’un album voyageur, avec son bagage krautrock, sa new wave en bandoulière et les pieds sur le dance floor, à paraître en septembre : « Hot Saudade Club ». Une mélancolie hautement dansante à parcourir en concert ce vendredi 17 juin dès 20h30 au Café Julien avec ALCALINE en ouverture et sortie de route.

UNCLE U SUPA TRICK (original instrumental) – MARKOVO (juin 2011)

Entre temps, DZZING s’est penché sur le paysage musical de MARKOVO. Interview géographique donc.

DZZING : On trouve trois villes dénommées Markovo en Bulgarie, une en Russie, une en Croatie. Sur le disque précédent figuraient Baïkonour et Moscou parmi les escales proposées. Le visuel du nouvel album joue avec les codes slaves… Bref, des origines réelles ou un lien particulier avec cette région du monde ?

MARKOVO : J’ai effectivement vu plusieurs lieux nommés Markovo, mais c’est le russe qui est à l’origine du nom. Je n’ai pas d’origines slaves mais ai toujours été fasciné par l’immensité russe et ses horizons sans fin. Une terre bien particulière, qui t’absorbe. C’est comme ça que je la ressens, même si j’avoue ne m’y être jamais rendu. J’ai ensuite pas mal lu de poètes russes comme Maiakovski ou Pasternak. On retrouve naturellement dans l’âme slave ce mélange de dureté et de mélancolie.

D : Pendant que nous sommes à l’est, donc pas très loin des Carpates et au regard de tes compositions très cinématiques, quelle B.O. de film de vampires serais-tu prêt à remixer/réinterpréter (à la manière de Zombie Zombie avec les B.O de John Carpenter) ?
-Dracula de Francis F. Coppola – musique de Wojciech Kilar 
-Nosferatu, fantôme de la nuit de Werner Herzog – musique de Popol Vuh
-Entretien avec un vampire de Anne Rice – musique d’Elliot Goldenthal

M : Je dirais le Coppola et le Herzog, bien que j’aime beaucoup Entretien avec un vampire, mais les deux premiers correspondent sans doute plus à mon « esthétique musicale », ceux en tous cas dans lesquels je retrouve un univers visuel plus apte à coller avec mon univers sonore.

 Photographie © Pirlouiiiit Concertandco.com

D : « Heligoland » étant une terre sacrée et le nom de ton premier album, es-tu déçu que Massive Attack te l’ai piqué deux ans après, ou considères-tu que, comme ce drôle d’archipel, un titre peut changer de propriétaire ?

M : Je ne sais pas s’ils me l’ont piqué mais lorsque je les ai entendu parler de leur concept, j’avais envie de paraphraser IAM :  » Quand tu y allais, on en revenait, fils! ». Ca m’a laminé sur Google : avant, tu tapais Héligoland et Markovo apparaissait quasiment de suite… là je te laisse constater. Du coup, ça ne m’a pas aidé. J’aurais du déposer le nom! Mais je crois que ça ne se fait pas pour un titre d’album. J’avais envoyé un message à Massive via myspace pour leur dire que s’ils faisaient un Héligoland Tour, il fallait que je sois de la partie. C’est bizarre, ils ne m’ont jamais répondu…

D : Même si ta vision de la « Saudade » est moins triste qu’un fado portugais, il plane une certaine mélancolie dans les nappes mélodiques de l’album, même planquée sous les rythmiques. Qu’est-ce que tu as perdu et espères retrouver ? C’est quoi ce « vide habité », ta saudade à toi ?

M : Ce vide habité, c’est un peu ce que symbolise la Russie, pour faire le lien avec ta première question. La mélancolie, je la vois un peu comme une « tristesse sucrée », des yeux qui se perdent dans le vague, le bord de mer sous d’épais nuages. La mélancolie, ça doit rester insaisissable, c’est quelque chose dont les contours sont flous, une suspension, une façon de poser un regard sur certaines choses. Pour paraphraser Hugo Pratt, je dirais qu’elle est « mauditement jolie ».

D : Quitte à rester sur le terrain sombre du dance-floor, peux-tu me dire quel(s) morceau(x) aux accents dark/cold/sad parmi tes influences et aînés, continue(nt) à te faire danser ?

M : Houla! D’abord, je n’ai jamais été un danseur fou! La première musique que j’ai vraiment « creusée », c’est l’indus (type Einstürzende Neubauten), la cold wave, puis Slint et tout le post-rock. Pas super dansant tout ça. Mais ce qui faisait bouger ma tête, c’est « Heart and Soul » ou « Isolation » de Joy Division, quelques morceaux de New Order et le « Body electric » des Sisters of Mercy.

D : Que ce soit le track « Hot Saudade Club » ou le « Butterfly » en deux parties, on ressent l’influence de Can, Neu ! ou Faust côté durée des morceaux. D’après toi, d’où viens cette tendance du post-rock et krautrock allemand à tripper en longueur, contrairement au rock garage 60’s US ou GB qui court sur 2’30 ? Drogues différentes ? Influence du climat ?…

M : Difficile question… La drogue, je ne sais pas, elle est censée révéler ce qui sommeille en toi. La terre joue, bien sûr, mais le climat est aussi dégueu en Angleterre ! Et je crois qu’il y a aussi quelques groupes anglais comme les Pink Floyd qui savaient faire durer leurs morceaux. J’aime bien l’idée de faire naître une ambiance, de lui permettre de se développer jusqu’à une sorte de climax. Amener l’auditeur à se perdre et le surprendre quand il est un peu « perdu » ou quand il a lâché prise… Comme un parcours.

 Photographie © Pirlouiiiit Concertandco.com

D : Chez Markovo, très peu de voix si ce n’est le featuring d’Andrea sur une version du single « Uncle U Supa Trick » : un choix du tout instrumental ou penses-tu que le format de tes musiques ne se prête pas au chant ? Que les mélodies se suffisent à elles-mêmes ?

M : Au départ c’est un choix délibéré, puisque mis à part les groupes de cold wave comme Joy Division, Bauhaus, ou The Cure, ma culture musicale est essentiellement instrumentale. Je suis aussi très exigeant sur les textes, surtout en français. Le chant en anglais me dérange moins car n’etant pas bilingue, je le perçois comme un instrument supplémentaire, un lead. Je pense aussi qu’il faut avoir des choses à dire autres que « yeah », « move », ou « dance all night ».
Après tout évolue, d’où l’expérience un peu bizarre pour moi sur le single : un morceau de 3’10 avec une voix ! Mais le résultat est convaincant et l’idée d’un live un peu plus « chanté » suit son chemin. Pas certain que tous les morceaux s’y prêteraient. En fait, j’aime bien planter le décor et laisser l’auditeur l’habiter comme il le souhaite alors que le texte t’oriente toujours un peu… Je suis un paysagiste sonore en fait !

D : On a évoqué un possible featuring de Nicolas Ker lors de la résidence de Poni Hoax au Cabaret Aléatoire (pas étonnant vu vous amours communes pour la scène new wave et post punk) : ça va se faire ?

M : Oui, Nicolas, c’est une chouette rencontre ! Je l’avais déjà croisé au Poste à Galène avec son side project « Paris » et après le concert Markovo avec les Poni Hoax au Cabaret, l’idée lancée quelques mois plutôt s’est concrétisée. C’est donc en cours…….

D : Même quand tu ne donnes pas des noms de ville à tes tracks, chaque titre évoque vraiment un voyage, une étape. Je pense à « The Waver » par exemple.  Si c’était :
– Un moyen de transport ? N’importe lequel, du moment où tu peux te laisser aller à regarder le paysage défiler. Je me range du côté des « voyageurs immobiles » chers à Baudelaire…
– Un paysage ? Une corniche en bord de mer, comme la corniche Kennedy, un soir d’été.
– Une gare ? Celle que tu quittes en mettant les pieds dans le train quand les portes se referment derrière toi.
– Une route ? Une autoroute de nuit.

THE WAVER  – MARKOVO rmx MATZAK (sept. 2011)

Photographie © Pirlouiiiit Concertandco.com

D : Toujours sur ce fameux « Waver » : j’aime beaucoup le remix de Matzak, plus minimal, mais bien habité aussi. J’ai lu que l’artiste vivait à Clermont Ferrand. Sans indiscrétion, la connexion avec Marseille s’est faite comment ? Et la collaboration ?

M : Matzak s’est vraiment réapproprié le morceau. La connexion s’est faite par le Cabaret Aléatoire et son programmateur Pierre-Alain Etchegaray qui connaissait Matzak et a lancé l’idée. Après, je crois qu’il a réellement aimé mon son. Il était donc très motivé et ça a été, là aussi, une belle rencontre. Je ne désespère pas de jouer un set avec lui un de ces jours.

D : Pour finir, parlons de La nuit qui ne s’arrête jamais (« Night never ends ») : subjectivement, c’est le titre que j’écouterais en boucle jusqu’au petit matin; comme quoi il fonctionne ! Pour toi : réminiscence d’after party techno ou pas du tout ? Peux-tu me raconter la genèse du morceau ?

M : Oui, c’est un titre que j’aime beaucoup aussi, donc merci M! Mais alors, pas du tout réminiscence. C’est d’abord une sorte de clin d’oeil à The Cure (« All cats are grey » ? NDLR). C’est aussi le souvenir de longues nuits où le temps se suspend, parce qu’on ne lutte plus contre et qu’on aimerait que ça ne s’arrête jamais. L’impression d’être un témoin privilégié de choses subtiles que ne voient pas ceux qui ont rendu leurs armes à Morphée. Ce morceau est né comme les autres: un petit chemin qui part un peu plus profond dans les bois et que l’on a envie de suivre. C’est toujours après coup que je donne un titre aux morceaux. Et de là, il prend sa place dans le parcours que représente toujours pour moi un album.

THE NIGHT NEVER ENDS – MARKOVO (sept. 2011)

DZZING remercie PIRLOUIIIIT pour la liberté de publier ses belles images de MARKOVO

~ par Val Marquet a.k.a Alcaline sur 15 juin 2011.

Une Réponse to “Paysagiste sonore”

  1. Tiens, ça me rappelle un peu new found land par certains atours… tu rois qu’on pourrait travailler ensemble?😉

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