Diane 6×6

•19 juillet 2011 • Un commentaire

 » Je crois vraiment qu’il y a des choses que personne ne verrait si je ne les photographiais pas. »

Diane ARBUS (mars 1923- juillet 1971)

 » Je vous ai vus et, peut-être, donnés à voir. Passants, passeurs, passés sous silence, excentriques, excentrés, extrêmes peut-être, exceptionnels, rebuts, refus, rébus, différents, défiant l’usage, déviants surement et tous mes voisins, d’existence, déniés. Puis, je vous ai rejoint. Vous me manquiez. »

Diane ARBUS, citation imaginaire (juillet 2011)

Jumelles identiques, Roselle, N.J. 1967 © The Estate of Diane Arbus

Quarante ans après sa disparition choisie, Diane ARBUS vient habiter Paris et hanter nos âmes en grand. Elle et tous ceux que personne ne regardait, ou préférait occulter.

Du 18 octobre 2011 au 5 février 2012, la Galerie du Jeu de Paume consacre à la chasseresse au Rolleiflex sa première rétrospective en France. Plus de 200 images, dont une grande partie jamais exposée. On en connaît beaucoup, parfois même sans le savoir car la génération née avec la mort de Diane ARBUS peut confondre son travail avec celui de Nan GOLDIN. L’aînée ne s’en offusquerait sans doute pas, car si les techniques et les vécus diffèrent, le regard posé sur l’autre est presque gémellaire. Les hasards existant peu, Nan commençait à photographier à l’heure où Diane fermait les yeux. Comme on passe la main.

Jeune homme en bigoudis chez lui, 20è rue, N.Y.C 1966 © The Estate of Diane Arbus

Avant l’exposition, on recommande un film, hommage de fiction, portrait imaginaire de la photographe, chronique possible d’une révélation : Fur de Steven SHAINBERG réalisé en 2005 avec Nicole KIDMAN, comme rarement juste, et Robert DOWNEY Jr. en dandy freak vénéneux.

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Paysagiste sonore

•15 juin 2011 • Un commentaire

Parmi les producteurs sudistes qui dotent notre littoral sonore de reliefs rock, électronique et pop de haut niveau (Nasser, FK Club, Kid Francescoli, Dondolo, Young Michelin, Oh Tiger Mountain et j’en oublie), on s’arrête un instant sur MARKOVO. L’homme, Bernard Audibert Mercurin, qui se mue en trio en version live, vient de sortir « Uncle U Supa Trick », single signé sur le label Division Aléatoire. La première escale d’un album voyageur, avec son bagage krautrock, sa new wave en bandoulière et les pieds sur le dance floor, à paraître en septembre : « Hot Saudade Club ». Une mélancolie hautement dansante à parcourir en concert ce vendredi 17 juin dès 20h30 au Café Julien avec ALCALINE en ouverture et sortie de route.

UNCLE U SUPA TRICK (original instrumental) – MARKOVO (juin 2011)

Entre temps, DZZING s’est penché sur le paysage musical de MARKOVO. Interview géographique donc.

DZZING : On trouve trois villes dénommées Markovo en Bulgarie, une en Russie, une en Croatie. Sur le disque précédent figuraient Baïkonour et Moscou parmi les escales proposées. Le visuel du nouvel album joue avec les codes slaves… Bref, des origines réelles ou un lien particulier avec cette région du monde ?

MARKOVO : J’ai effectivement vu plusieurs lieux nommés Markovo, mais c’est le russe qui est à l’origine du nom. Je n’ai pas d’origines slaves mais ai toujours été fasciné par l’immensité russe et ses horizons sans fin. Une terre bien particulière, qui t’absorbe. C’est comme ça que je la ressens, même si j’avoue ne m’y être jamais rendu. J’ai ensuite pas mal lu de poètes russes comme Maiakovski ou Pasternak. On retrouve naturellement dans l’âme slave ce mélange de dureté et de mélancolie.

D : Pendant que nous sommes à l’est, donc pas très loin des Carpates et au regard de tes compositions très cinématiques, quelle B.O. de film de vampires serais-tu prêt à remixer/réinterpréter (à la manière de Zombie Zombie avec les B.O de John Carpenter) ?
-Dracula de Francis F. Coppola – musique de Wojciech Kilar 
-Nosferatu, fantôme de la nuit de Werner Herzog – musique de Popol Vuh
-Entretien avec un vampire de Anne Rice – musique d’Elliot Goldenthal

M : Je dirais le Coppola et le Herzog, bien que j’aime beaucoup Entretien avec un vampire, mais les deux premiers correspondent sans doute plus à mon « esthétique musicale », ceux en tous cas dans lesquels je retrouve un univers visuel plus apte à coller avec mon univers sonore.

 Photographie © Pirlouiiiit Concertandco.com

D : « Heligoland » étant une terre sacrée et le nom de ton premier album, es-tu déçu que Massive Attack te l’ai piqué deux ans après, ou considères-tu que, comme ce drôle d’archipel, un titre peut changer de propriétaire ?

M : Je ne sais pas s’ils me l’ont piqué mais lorsque je les ai entendu parler de leur concept, j’avais envie de paraphraser IAM :  » Quand tu y allais, on en revenait, fils! ». Ca m’a laminé sur Google : avant, tu tapais Héligoland et Markovo apparaissait quasiment de suite… là je te laisse constater. Du coup, ça ne m’a pas aidé. J’aurais du déposer le nom! Mais je crois que ça ne se fait pas pour un titre d’album. J’avais envoyé un message à Massive via myspace pour leur dire que s’ils faisaient un Héligoland Tour, il fallait que je sois de la partie. C’est bizarre, ils ne m’ont jamais répondu…

D : Même si ta vision de la « Saudade » est moins triste qu’un fado portugais, il plane une certaine mélancolie dans les nappes mélodiques de l’album, même planquée sous les rythmiques. Qu’est-ce que tu as perdu et espères retrouver ? C’est quoi ce « vide habité », ta saudade à toi ?

M : Ce vide habité, c’est un peu ce que symbolise la Russie, pour faire le lien avec ta première question. La mélancolie, je la vois un peu comme une « tristesse sucrée », des yeux qui se perdent dans le vague, le bord de mer sous d’épais nuages. La mélancolie, ça doit rester insaisissable, c’est quelque chose dont les contours sont flous, une suspension, une façon de poser un regard sur certaines choses. Pour paraphraser Hugo Pratt, je dirais qu’elle est « mauditement jolie ».

D : Quitte à rester sur le terrain sombre du dance-floor, peux-tu me dire quel(s) morceau(x) aux accents dark/cold/sad parmi tes influences et aînés, continue(nt) à te faire danser ?

M : Houla! D’abord, je n’ai jamais été un danseur fou! La première musique que j’ai vraiment « creusée », c’est l’indus (type Einstürzende Neubauten), la cold wave, puis Slint et tout le post-rock. Pas super dansant tout ça. Mais ce qui faisait bouger ma tête, c’est « Heart and Soul » ou « Isolation » de Joy Division, quelques morceaux de New Order et le « Body electric » des Sisters of Mercy.

D : Que ce soit le track « Hot Saudade Club » ou le « Butterfly » en deux parties, on ressent l’influence de Can, Neu ! ou Faust côté durée des morceaux. D’après toi, d’où viens cette tendance du post-rock et krautrock allemand à tripper en longueur, contrairement au rock garage 60’s US ou GB qui court sur 2’30 ? Drogues différentes ? Influence du climat ?…

M : Difficile question… La drogue, je ne sais pas, elle est censée révéler ce qui sommeille en toi. La terre joue, bien sûr, mais le climat est aussi dégueu en Angleterre ! Et je crois qu’il y a aussi quelques groupes anglais comme les Pink Floyd qui savaient faire durer leurs morceaux. J’aime bien l’idée de faire naître une ambiance, de lui permettre de se développer jusqu’à une sorte de climax. Amener l’auditeur à se perdre et le surprendre quand il est un peu « perdu » ou quand il a lâché prise… Comme un parcours.

 Photographie © Pirlouiiiit Concertandco.com

D : Chez Markovo, très peu de voix si ce n’est le featuring d’Andrea sur une version du single « Uncle U Supa Trick » : un choix du tout instrumental ou penses-tu que le format de tes musiques ne se prête pas au chant ? Que les mélodies se suffisent à elles-mêmes ?

M : Au départ c’est un choix délibéré, puisque mis à part les groupes de cold wave comme Joy Division, Bauhaus, ou The Cure, ma culture musicale est essentiellement instrumentale. Je suis aussi très exigeant sur les textes, surtout en français. Le chant en anglais me dérange moins car n’etant pas bilingue, je le perçois comme un instrument supplémentaire, un lead. Je pense aussi qu’il faut avoir des choses à dire autres que « yeah », « move », ou « dance all night ».
Après tout évolue, d’où l’expérience un peu bizarre pour moi sur le single : un morceau de 3’10 avec une voix ! Mais le résultat est convaincant et l’idée d’un live un peu plus « chanté » suit son chemin. Pas certain que tous les morceaux s’y prêteraient. En fait, j’aime bien planter le décor et laisser l’auditeur l’habiter comme il le souhaite alors que le texte t’oriente toujours un peu… Je suis un paysagiste sonore en fait !

D : On a évoqué un possible featuring de Nicolas Ker lors de la résidence de Poni Hoax au Cabaret Aléatoire (pas étonnant vu vous amours communes pour la scène new wave et post punk) : ça va se faire ?

M : Oui, Nicolas, c’est une chouette rencontre ! Je l’avais déjà croisé au Poste à Galène avec son side project « Paris » et après le concert Markovo avec les Poni Hoax au Cabaret, l’idée lancée quelques mois plutôt s’est concrétisée. C’est donc en cours…….

D : Même quand tu ne donnes pas des noms de ville à tes tracks, chaque titre évoque vraiment un voyage, une étape. Je pense à « The Waver » par exemple.  Si c’était :
– Un moyen de transport ? N’importe lequel, du moment où tu peux te laisser aller à regarder le paysage défiler. Je me range du côté des « voyageurs immobiles » chers à Baudelaire…
– Un paysage ? Une corniche en bord de mer, comme la corniche Kennedy, un soir d’été.
– Une gare ? Celle que tu quittes en mettant les pieds dans le train quand les portes se referment derrière toi.
– Une route ? Une autoroute de nuit.

THE WAVER  – MARKOVO rmx MATZAK (sept. 2011)

Photographie © Pirlouiiiit Concertandco.com

D : Toujours sur ce fameux « Waver » : j’aime beaucoup le remix de Matzak, plus minimal, mais bien habité aussi. J’ai lu que l’artiste vivait à Clermont Ferrand. Sans indiscrétion, la connexion avec Marseille s’est faite comment ? Et la collaboration ?

M : Matzak s’est vraiment réapproprié le morceau. La connexion s’est faite par le Cabaret Aléatoire et son programmateur Pierre-Alain Etchegaray qui connaissait Matzak et a lancé l’idée. Après, je crois qu’il a réellement aimé mon son. Il était donc très motivé et ça a été, là aussi, une belle rencontre. Je ne désespère pas de jouer un set avec lui un de ces jours.

D : Pour finir, parlons de La nuit qui ne s’arrête jamais (« Night never ends ») : subjectivement, c’est le titre que j’écouterais en boucle jusqu’au petit matin; comme quoi il fonctionne ! Pour toi : réminiscence d’after party techno ou pas du tout ? Peux-tu me raconter la genèse du morceau ?

M : Oui, c’est un titre que j’aime beaucoup aussi, donc merci M! Mais alors, pas du tout réminiscence. C’est d’abord une sorte de clin d’oeil à The Cure (« All cats are grey » ? NDLR). C’est aussi le souvenir de longues nuits où le temps se suspend, parce qu’on ne lutte plus contre et qu’on aimerait que ça ne s’arrête jamais. L’impression d’être un témoin privilégié de choses subtiles que ne voient pas ceux qui ont rendu leurs armes à Morphée. Ce morceau est né comme les autres: un petit chemin qui part un peu plus profond dans les bois et que l’on a envie de suivre. C’est toujours après coup que je donne un titre aux morceaux. Et de là, il prend sa place dans le parcours que représente toujours pour moi un album.

THE NIGHT NEVER ENDS – MARKOVO (sept. 2011)

DZZING remercie PIRLOUIIIIT pour la liberté de publier ses belles images de MARKOVO

Hyperactive

•1 juin 2011 • Laisser un commentaire

En écoutant le nouvel album d’Arnaud Rebotini dont l’approche des claviers mérite encore – après le martial et nécessaire « Music Components »- chapeau bas, on se prend étrangement à penser à d’autres maniaques des keyboards. Et pas forcément des plus jeunes ni de la même lignée musicale. Alors, on pioche parmi quelques disques fétiches, toujours à portée de main. Et l’envie de parler de Thomas Dolby apparait comme une évidence. Thomas qui ?


Pour vous la faire à la Gonzo style (ce qui n’est pas coutume chez Dzzing, mais pourquoi pas), l’histoire commence avec un album maudit : THE FLAT EARTH, perdu ou volé par trois fois, entre 1984 (date de sortie) et 1994 (date de retrouvailles avec le vinyle).

A l’époque, on possède l’album en K7 et on auto-reverse en boucle « I Scare myself », un track de filles et d’été sur lequel on revient à jamais, même si on reconnaît que le titre « Hyperactive » pète bien aussi, pour ceux qui n’ont pas d’allergie aux slaps de basse jazz funk…

Une fois qu’on a mordu au son du garçon, on achète son disque suivant les yeux fermés (enfin pas vraiment fermés, vu le bel artwork fait maison sous le nom Lost Toy People ) : ALIENS ATE MY BUICK paru en 1988. La part soul funk du clavieriste transpire vraiment ici, dépassant les heures new wave. A retenir ? Sa cover synthétique mais pas moins moite, du « Hot Sauce » de Georges Clinton avec qui il échange par ailleurs pas mal de Ooh yeah (production, featuring, etc).

Pendant ce temps, on constate que cet hyperactif n’a pas peur de rester anonyme. En lisant le verso des sleeves de nos vieux albums de Prefab Sprout, on découvre le Thomas Dolby producteur : non seulement sur le légendaire STEVE MC QUEEN de 1985 mais aussi FROM LANGLEY PARK TO MEMPHIS en 1988. A se repasser, pour un« King of rock’n’roll » fantasmé synthé-pop:

Du coup, on se balade dans le rétroviseur et on s’aperçoit qu’il a même bossé avec Lene Lovitch dès 1981 :

Et même si on oublie peu à peu Thomas Dolby et ses errances trop éloignées de nos cercles sensitifs, il ressurgit en 2003 en invitant quelques bons producteurs de musiques électroniques à revisiter un de ses tous premiers titres : « One of our submarines » dont la version d’Akufen ici présente n’a rien à envier à celle de Ricardo Villalobos.

Pour finir (parce qu’on est déjà trop volubile), on laissera libre à qui veut, d’aller fouiner, aimer, détester ce que fait notre homme aujourd’hui. On se quittera juste sur un live récent : une version moderne, forcément sur le fil, de « The Flat earth ».

Inaperçu remarquable

•14 mai 2011 • Un commentaire

Parce que les prix littéraires ne fleurissent pas qu’à l’automne. Parce que parfois, les récompenses dépassent les petits arrangements et les cercles établis. Parce qu’il existe des comités de sélection avec de la curiosité dedans. Parce qu’il y des jurys qui lisent (vraiment) les livres…

Il y a tant de raisons de distinguer Le Prix de L’Inaperçu que Dzzing est allé embêter les fondateurs de cette chouette distinction alternative. Entretien avec l’un de ses fondateurs, David VAUCLAIR, réalisé quelques heures précédant la 4ème remise du prix, jeudi 12 mai 2011.  


Le choix de John KENNEDY TOOLE, à travers le nom de son personnage de « La Conjuration des Imbéciles » pour le Prix de l’Inaperçu (Ignatus J. Reilly), s’est-il imposé d’évidence ou avez-vous hésité avec d’autres possibles ?

David VAUCLAIR : Il s’est imposé d’évidence. Conjurant régulièrement avec de nombreux imbéciles, le lien était facile.

Pensez-vous que vos « amis » de la communauté Facebook prennent ce bonhomme pour votre grand-père ou êtes-vous optimistes quant au niveau moyen des Français en culture générale ?

DV : Tous nos « amis » sont des êtres d’élite, courtois, érudits, aux manières exquises pour qui les valeurs familiales comptent. Nous sommes donc optimistes.

On a repéré que votre complice au sein du Comité, Stéphane ROSE, fait également partie du trio des « Gérard ». Comment expliquez-vous l’envie d’instaurer un prix alternatif très sérieux cette fois, pour inciter à découvrir les bons bouquins au lieu de distinguer le pire  ? Est-ce que ça signifie que vous ne plaisantez pas avec la littérature ?

DV : Il y a un décalage suffisant entre notre prix et les autres, du moins nous l’espérons, pour que notre besoin d’originalité soit rassasié. Et sourire n’empêche pas d’être sérieux. Et pour la littérature, la dernière fois que nous avons passé un moment en sa compagnie, nous avons bien ri.

Les lauréats repartent avec 1000 euros : ce n’est pas, j’imagine, ce qui les motive en priorité. Est-ce que les libraires vous suivent ensuite ? La presse ? En résumé, est-ce que les auteurs voient leurs ventes boostées par le prix ?

DV : Je ne pense pas que l’argent motive les auteurs en premier lieu, cela se saurait. Les libraires et la presse nous suivent chaque année un peu plus, ce qui est réjouissant, mais ce serait bien qu’ils nous suivent encore plus. A chacun de faire de son mieux,; j’espère qu’après cet entretien, vous irez parler à votre libraire et contacterez vos amis journalistes. Les étrangers, à notre connaissance, ont tendance à doubler ou tripler leur vente. C’est moins net pour les francophones, mais en règle générale, ils obtiennent plus facilement un à-valoir pour leur prochaine oeuvre, et une présence plus importante dans les médias.

Votre alternative au bandeau rouge (ou bleu marine) ?

DV : Une petite robe noire.

Personnellement, j’aime bien votre nom de Prix mais pensez-vous que la majeure partie des gens sont fiers d’acheter un bouquin passé « inaperçu » ? (je pense à ceux qui lisent ou offrent deux livres par an : le Goncourt ou Renaudot et un Guillaume Musso). A moins que ce positionnement élitiste -dans le bon sens du terme attention- soit délibéré ?

DV : Nos études marketing auprès d’un panel représentatif de ménagères de moins de cinquante ans, d’un libraire enthousiaste et de deux journalistes blasés, nous a permis de définir scientifiquement les réponses du lectorat du prix. Celui-ci est heureux qu’on lui propose de la nouveauté, de l’originalité, de l’inaperçu et ne perçoit pas cet adjectif comme une agression, une insulte ou un constat d’échec. Même si nous ne faisons pas l’unanimité, les retours depuis quatre ans sont positifs et l’intitulé du prix, dans l’ensemble, séduit.

Combien de livres a dévoré votre comité pour pouvoir choisir les 5 romans français et 5 étrangers ? Cette sélection finale se fait-elle dans la douleur ? la bagarre ? la débauche ? la joie et la bonne humeur ? le chantage ? la corruption ?… (liste non exhaustive)

DV : Cela dépend des années, mais entre 100 et 200. Il y a toujours un moment où le choix s’impose. Comme chaque année, la sélection d’un prix comme celui de l’Inaperçu est une sorte de crève-cœur tant certains choix se révèlent difficiles entre plusieurs ouvrages aux qualités réelles et qui se tiennent dans un mouchoir de poche dans le cœur de notre Comité. En général, c’est au moment où Benjamin FAU pose son Smith & Wesson Magnum 44 sur la table, où moi-même menace de tirer les nominations à pile ou face et où Nils AHL propose un grand tournoi de chi-fu-mi pour clore les débats, qu’on se rend compte qu’on est allé un peu trop loin dans l’implication personnelle et qu’on s’oblige aux concessions. Un certain nombre de romans restent donc, au désespoir de l’un ou de l’autre, ex-aequo sur la sixième marche du podium, mais ne dépareraient pas beaucoup dans une sélection idéale élargie.

Bravo pour la diversité des maisons d’édition dans vos 4 sélections depuis 2008 mais pas  trace de La Musardine, avec qui votre comparse et auteur Stéphane ROSE est personnellement lié : excès d’intégrité ? aucun ouvrage digne d’entrer dans la course ? interdiction au « cul » -même bien écrit- de concourir ?

DV : Nous sommes un prix de tous les excès. Et La Musardine envoie selon les années des livres au comité de sélection qui, pour le moment, ne les a pas retenus pour le round final. De l’inconvénient à travailler avec des pudibonds victoriens et centristes.

Pensez-vous que les auteurs que vous distinguez pâtissent du trop grand nombre de sorties au même moment (rentrée littéraire) ? Ou est-ce que tout simplement, il y a trop de romans en général et pas assez de lecteurs ?

DV : Une triple constatation s’impose : (1) les prix font parler de livres dont on parle déjà ; (2) les prix font vendre des livres qui se vendaient sans eux ; (3)les prix récompensent un nombre non négligeable d’ouvrages qui n’auront d’autre postérité que celle de figurer dans des listes à la fin des dictionnaires ou des anthologies (et encore, pas dans toutes). À la lumière de ce constat, il paraissait logique de créer un prix presque iconoclaste pour récompenser des livres : (1) dont on a (presque) oublié de parler ; (2) qui n’ont pas rencontré leur public ; et (3) qui ne dépareraient pas la bibliothèque de l’honnête homme, et pas seulement pour caler un pied ou par amour des bandeaux rouges. Quatre ans après la création du prix, nous ne toucherions même pas à une virgule du manifeste. Et, oui, le nombre de sorties est exponentiel et les libraires ne sont pas extensibles.  


Pourquoi le Café de l’Industrie pour la remise du prix ? La bière est moins chère qu’au Flore ?

DV : Parce que les prix littéraires ne sont pas que germanopratins et que nous sommes favorables à donner une chance à la faune bibliophile française à deux pas de la Bastille. Si cela n’était pas logistiquement très compliqué, nous étions même tentés de faire une cérémonie de remise tournante, une année à Paris, une à Bordeaux, Lyon, Marseille, Genève, Bruxelles, Montréal, Ouagadougou, Dakar, Saint Pierre et Miquelon … toute la francophonie. Si un milliardaire nous écoute et veut bien s’atteler à ce projet … écrivez à ce blog, qui fera suivre.

Vos ambitions, vos envies, vos rêves, même les plus fous, pour l’avenir de l’lnaperçu ?

DV : La gloire, l’argent, les femmes pour les membres masculins du prix, la paix dans le monde, une plus grande solidarité partagée par tous et pour tous pour les membres féminins, le comité d’organisation étant très sexué. Plus sérieusement, nous espérons que l’Inaperçu prendra toujours plus d’ampleur et proposera une alternative valable aux autres prix littéraires, une plateforme pour ceux qui, structurellement, n’auront pu être aperçus. Et que plus de lecteurs fassent vivre plus d’auteurs et que ceux-ci en échange aient une chance supplémentaire que leur oeuvre parvienne au public.

Allez, une classique: les trois bouquins que vous emmèneriez sur une île déserte ?

DV : Les deux lauréats de cette année et un manuel, »Comment construire seul son bateau, à partir de rien, et rejoindre le continent sans heurts ni tempêtes », ouvrage lui aussi passé bien trop inaperçu auprès des Robinson les plus divers.

Et pour finir, parce qu’il n’y a pas que les livres dans la vie : si vous deviez assortir un disque à votre sélection 2011 ?

DV :  L’album de la sélectionnée Claudine LEBEGUE qui accompagne son livre, « A Ma zone»,  sinon « Midnight in Paris » de Duke ELLINGTON : un de ses albums les plus inaperçus, qui fait aujourd’hui, grâce à Woody Allen, l’ouverture du festival de Cannes. Espérons le même destin à nos sélectionnés et nos lauréats.

⁄ ⁄ ⁄

Dzzing se joint à ces grandes espérances, vous enjoint à dévorer la sélection 2011 accompagnée de la bande-son conseillée et à rire un peu avec la « fake » sélection d’un comité dont le sérieux n’interdit pas l’humour.

Midnight in Paris – WINTON MARSALIS SEPTET (live at Village Vanguard 1999)

 


Deux fois si, senior

•3 mai 2011 • Un commentaire

Le troisième âge est-il soluble dans la musique ? Le génie contient-il un anti-oxydant ? A l’écoute des productions actuelles d’une scène sexagénaire -et plus- toujours verte, on a tendance à opiner. Oui, la carte vermeil se mue parfois en gold pass, surtout lorsque ces briscards entraînent des plus jeunes avec eux. On s’userait moins vite à deux ? En tous cas, aucun signe de décalcification sonore chez nos quatre fêlés préférés : Brian Eno, Bernard Fèvre, Gil Scott Heron, Alan Vega.

Passer sans complexe des talonnettes glam’ à la scène no wave, produire le « Remain in Light » des Talking Hedas et de la « Music for Airports » (variante des ascenseurs), révéler la face berlinoise de Bowie et composer le jingle de Windows 95 : vous trouvez ça absurde la vie de Brian ? Il déroute, fascine ou énerve, mais méritait bien de refaire surface et pas n’importe où : à 63 ans, BRIAN ENO s’invite chez WARP pour un album en collaboration avec un poète.

Glitch – BRIAN ENO & RICK HOLLAND / extrait de « Drums Between the bells » à paraître en juin :

 

Merci Bernard ! Bon, d’accord, le clin d’oeil télévisuel Desprogesque est facile, mais irrésistible et surtout, justifié : combien de wagons d’artistes pourraient remercier la sortie en 78  du « Black Devil » de Bernard Fèvre, chef de file obscur et culte d’une scène électro-dark-disco ? Reprenant ses lauriers et ses claviers, sous l’alias Black Devil Disco Club, papy met les morveux à l’heure : pour ses 64 ans, BERNARD FEVRE revient dans l’arène avec dix numéros en tandem. Du synthétique acrobatique avec quelques « jeunes » bien barrés.

My Screen – BLACK DEVIL DISCO CLUB feat. NICOLAS KER / extrait de « Circus » sorti en avril dernier :

Ceux qui étaient au New Morning un certain soir circa 91-92 ont connu une érection du système pileux. Première raison : l’organe vibrant d’une soul sombre, brute, majeure. La seconde ? Notre crainte de voir ce géant fébrile flottant dans un vieux Fruit of The Loom, s’évaporer très vite. Ouf. Malgré les fractures de la came et les geôles qui vont avec, GIL SCOTT HERON s’est relevé à 62 ans, fièrement même. Et comme tout ressuscité, il produit des miracles, grâce, aussi, au talent d’un gamin qui naissait il y a vingt ans environ. Ce fameux jour où l’on a eu si peur ?

Running – GIL SCOTT HERON & JAMIE XX / extrait de « We’re New here » sorti en mars dernier

Le plus vieux de la bande (72 ans sous le cuir) n’est pas le plus rangé. Même si cet envers du king a connu la lumière des charts eighties avec l’hymne rockab’ dark et décalé « Jukeboxbabe », il est retourné haleter en souterrain entre deux performances d’art. 40 ans après le premier opus de SUICIDE, même sans MARTIN REV triturant les machines, ALAN VEGA signe au Son du Maquis un album à la fureur intacte, revigorée sans doute par un nouvel alter ego, le leader d’Etant Donnés et ancienne moitié de DAF. Brrr….

It – ALAN VEGA & MARC HURTADO / extrait de « Sniper » sorti en septembre 2010

Lumet vs Lynch

•19 avril 2011 • Laisser un commentaire

Si on se souviendra plus facilement de Sidney Lumet comme d’un réalisateur de polars léchés et bien imprégnés du contexte social de leur époque (c’est déjà pas mal), il serait dommage d’oublier que son cinéma s’est aussi inspiré du théâtre, sans doute de par une jeunesse aguerrie aux planches.

Du coup, en revoyant « L’Homme à la peau de serpent » (son quatrième film) d’après un scénario du torturé Tennesse Williams, la modernité du propos et, surtout, de la mise en scène, redonne au récent disparu une place de cinéaste majeur. D’avant-garde même, puisque nous somme en 1959 alors que, forcément, on pense immédiatement au film (peut-être le plus « facile ») de David Lynch réalisé 30 ans après : « Wild at heart » mal traduit par « Sailor et Lula ».

Le clin d’oeil le plus évident, que bien des cinéphiles avaient déjà noté, est la fameuse veste en peau de reptile que partagent Sailor Ripley –Nicolas Cage– et Val Xavier –Marlon Brando– mais le parallèle va plus loin. L’univers lynchien (onirique, borderline, absurde, surréaliste, codé) se trouve concentré en une scène du film de Lumet. Anna Magnani porte en elle les stigmates de nombreux personnages féminins qui jalonneront la filmographie de Lynch : l’urgence manipulatrice, la possession et la maternité frustrée. Le héros (?) masculin est, là aussi, déjà une victime malgré son apparence de mâle dominant, rattrapé par son passé, dans une Nouvelle Orléans à la moiteur qui colle aux fesses.

On parie que David a visionné en boucle cet extrait. Qu’est-ce qu’on dit ? Merci Sidney.

Le point G

•31 mars 2011 • Laisser un commentaire

C’est un 31 mars, il y a sept ans à Rome, que s’efface une initiale capitale de l’illustration, de celles qui impriment à une époque (50’s – 80’s), une maison (Dior), une marque (Rouge Baiser) mais aussi le cinéma, le spectacle, la pub, une ligne immédiatement identifiable, même si d’aucuns ne connaissent son auteur.


René Gruau a été si prolifique qu’il faudrait un livre pour en parler. C’est déjà (bien) fait dans l’ouvrage éponyme de Sylvie Nyssen et Réjane Bargiel édité en 1999 au Cherche-Midi. Pour un hommage subjectif, on focalisera sur un pan de son oeuvre consacré au client et ami fidèle Christian Dior : remontons à la source d’Eau Sauvage.

Pour les jeunes mémoires qui ont en tête la campagne actuelle avec Delon époque « La Piscine », on précisera que la photo de Jean-Marie Périer date de 1966 et boucle l’histoire puisque c’est l’année de création du parfum. Si on déroule fil à reculons, on se souvient que la Maison Dior  avait déjà pas mal exploité la formule photo noir et blanc + star à yeux clairs et gros cachet : Zidane et Johnny jouant les mystérieux planqués derrière leur col roulé. Pour entrevoir un récent retour à l’illustration, on remonte dans les années 90 pour un détournement de XIII et de Corto Maltese dans la position de l’aventurier ténébreux. Mais là aussi, la maison de couture fait appel à des célébrités pour nous asperger de sent-bon. Sans doute à cause du tournant marketing du milieu des années 80 ? Pour que les campagnes racontent autre chose, laissent filtrer un air de liberté et osent sortir du cadre, il faut se concentrer entre 66 et 82 sur les affiches dessinées par Monsieur Gruau.

Quand il intègre la maison Dior en 1947, l’Italien aristocrate, dessinateur autodidacte, n’a pas encore roulé sa bille pour le Lido, Bunuel, Fellini, mais c’est ici que sa passion pour les estampes japonaises, les aplats de couleurs pures, la diagonale, les cadrages audacieux et les jeux de masques vont se révéler. L’homme de l’Eau Sauvage n’a nul besoin de saillir ses muscles ou d’être un modèle renommé pour véhiculer une image forte. Le côté « wild » du parfum réside bien plus dans le fait de suggérer, de dévoiler des gambettes mâles somme toute très fines ou à la pilosité assumée : un homme au bain tranquille, serein dans sa nudité, qui n’a rien à prouver.  Noir, Blanc, Rouge : les trois couleurs « primitives » chères à l’illustrateur claquent et suffisent à faire passer le message.

Et quand le point de vue est plus direct, que René Gruau semble oublier les caches ou la profondeur de champ avec un portrait plein fer, il ne cède pas non plus au banal : le garçon nous fait face mais ce n’est pas lui qui regarde. Les yeux gommés derrière une masse capillaire, il nous renvoie à notre position de voyeur. De la publicité effrontée. Sauvage pour de vrai.